Stratégie éditoriale
L'absence de charte d'usage de l'IA dans les rédactions, une équation à résoudre
Par 𝐌𝐚𝐦𝐚𝐝𝐨𝐮 𝐍𝐃𝐈𝐀𝐘𝐄, 𝐌𝐨𝐮𝐬𝐬𝐚 𝐃𝐈𝐎𝐏, 𝐈𝐛𝐫𝐚𝐡𝐢𝐦𝐚 𝐁𝐞𝐧𝐣𝐚𝐦𝐢𝐧 𝐃𝐈𝐀𝐆𝐍𝐄-
Cet article présente les résultats d'une enquête de 6 mois sur l’usage de l’IA dans les salles de rédaction. C'est une synthèse de l'étude menée par M. Ndiaye, M. Diop et I.B. Diagne "les médias sénégalais face à l'Intelligence artificielle : opportunités, menaces et mutations". Elle est publiée dans l'ouvrage des actes du CoSICA'24 "les Sciences de l'information et de la Communication à l'épreuve de l'IA et paru aux PUD sous la direction de Sylvestre Kouakou, Bernard Dione, Moustapha Mbengue. Il explore les impacts de l'intelligence artificielle (IA) sur les médias sénégalais, les attitudes des journalistes sénégalais envers les outils de l’IA et leurs effets sur les pratiques journalistiques. Les médias africains commencent progressivement à intégrer l'IA dans leurs pratiques éditoriales. Cela s’accompagne cependant d’obstacles (Ogola 2023) comme de facteurs favorables à une intégration réussie dans les rédactions. Dans son étude sur les 50 outils d’IA générative les plus utilisés dans le monde publiée en 2024, le fonds d’investissement Andreessen Horowitz, basé dans la Silicon Valley montre que ChatGPT, avec 2 milliards de visites chaque mois, compte le plus d’utilisateurs. Il est suivi de Gemini, Character.ai et QuillBot. Dans le contexte sénégalais, les changements observés dans les pratiques journalistiques avec l’arrivée du numérique font découvrir aux journalistes certains de ces outils IA. On constate que les nouveaux usages qui voient le jour peuvent parfois selon les usagers entraîner des pratiques contraires aux principes d’éthique et de déontologie. Notre problématique ici consiste à interroger la valeur et la plus-value journalistique réelle des outils de l’IA générative. En effet est-ce que ces outils de l’IA sont réellement conçus pour des pratiques éditoriales de type journalistique ? D’un autre côté, ces outils IA peuvent-ils aider le journaliste à remplir toutes les fonctions éditoriales dans le respect des règles d’éthique et de déontologie ?
𝐔𝐧 𝐮𝐬𝐚𝐠𝐞 𝐫𝐞́𝐩𝐚𝐧𝐝𝐮 𝐝𝐚𝐧𝐬 𝐥𝐞𝐬 𝐬𝐚𝐥𝐥𝐞𝐬 𝐝𝐞 𝐫𝐞́𝐝𝐚𝐜𝐭𝐢𝐨𝐧 𝐞𝐭 𝐮𝐧𝐞 𝐝𝐢𝐯𝐞𝐫𝐬𝐢𝐭𝐞́ 𝐝’𝐨𝐮𝐭𝐢𝐥𝐬
Dans le cadre cette étude, nous avons observé que le groupe de journalistes ayant le plus répondu à notre questionnaire est composé d’individus âgés majoritairement entre 25 ans et 35 ans. Pour la plupart formés en journalisme, ces individus ont une culture digitale et travaillent en grande partie pour la presse en ligne sénégalaise. Ayant majoritairement poursuivi leurs études en journalisme dans le secteur public, ils sont titulaires du niveau Master. Ainsi 30,8 % de ce groupe interrogés n’utilisent pas l’IA là où 69,2% des journalistes interrogés disent avoir utilisé les outils de l’IA dans leur travail journalistique. Les réponses recueillies permettent d’identifier et de dégager les tendances sur l’utilisation des outils intelligents. On voit dès lors que les IA génératives comme ChatGpt, Gemini ou encore Dall-E sont les outils les plus utilisés par les journalistes sénégalais.
𝐋’𝐈𝐧𝐭𝐞𝐥𝐥𝐢𝐠𝐞𝐧𝐜𝐞 𝐚𝐫𝐭𝐢𝐟𝐢𝐜𝐢𝐞𝐥𝐥𝐞 𝐞𝐭 𝐥𝐞𝐬 𝐬𝐚𝐥𝐥𝐞𝐬 𝐝𝐞 𝐫𝐞́𝐝𝐚𝐜𝐭𝐢𝐨𝐧 𝐚𝐮 𝐒𝐞́𝐧𝐞́𝐠𝐚𝐥 : 𝐮𝐧 𝐮𝐬𝐚𝐠𝐞 𝐜𝐨𝐧𝐟𝐢𝐧𝐞́ 𝐞𝐧𝐭𝐫𝐞 𝐢𝐦𝐩𝐫𝐞́𝐩𝐚𝐫𝐚𝐭𝐢𝐨𝐧 𝐞𝐭 𝐝𝐞́𝐟𝐢𝐜𝐢𝐭 𝐝𝐞 𝐟𝐨𝐫𝐦𝐚𝐭𝐢𝐨𝐧
Cette étude révèle que 32% des journalistes interrogés font du ChatGPT leur premier assistant IA, contre 18% des collègues qui s’offrent Gemini pour exécuter leurs tâches rédactionnelles. En ce qui concerne l’évaluation de ces outils après leur expérimentation, 50% des personnes interrogées sont satisfaites. 30 % des responsables éditoriaux se disent peu satisfaits et 20% d’entre eux déclarent qu’ils ne sont pas du tout satisfaits. Ils estiment néanmoins que les outils de l’IA vont faire partie de l’environnement médiatique sénégalais et vont prendre plus d’ampleur ; ce qui est effectivement vérifiable dans la mesure où le contexte actuel de la presse sénégalaise connaît de profondes mutations liées à l’arrivée du numérique et des plateformes socionumériques. Ces mutations sont techniques, mais aussi structurelles. A ce titre, nous notons l’entrée de nouveaux acteurs dans le champ médiatique et journalistique, l’émergence de nouveaux formats narratifs comme rédactionnels ainsi que la question primordiale du modèle économique de la presse sénégalaise. Dès lors, c’est un environnement dont les acteurs doivent se préparer en permanence au changement et s’inscrire dans une démarche prospectiviste afin de faire face aux transformations actuelles et à venir. Pour nos interviewés, l’impréparation à la conduite du changement pour faciliter l’introduction de la technologie dans les salles de rédaction est l’une des raisons qui limiteraient l’usage des outils IA par les journalistes. L’étude réalisée montre aussi qu’il existe un défaut de sensibilisation et la non-initiation à l’intelligence artificielle rend sceptiques certains acteurs des médias montrant une attitude plus conservatrice. Nos interviewés ont cependant relevé une liste d’avantages et d’inconvénients quant à l’usage des outils de l’IA dans les salles de rédaction.
𝐂𝐡𝐚𝐭𝐆𝐏𝐓 𝐞𝐭 𝐜𝐨𝐧𝐭𝐫𝐨̂𝐥𝐞 𝐝𝐞 𝐜𝐨𝐧𝐟𝐨𝐫𝐦𝐢𝐭𝐞́ 𝐝𝐞𝐬 𝐩𝐫𝐨𝐝𝐮𝐜𝐭𝐢𝐨𝐧𝐬 𝐣𝐨𝐮𝐫𝐧𝐚𝐥𝐢𝐬𝐭𝐢𝐪𝐮𝐞𝐬 𝐩𝐚𝐫 𝐥𝐞𝐬 𝐫𝐞𝐬𝐩𝐨𝐧𝐬𝐚𝐛𝐥𝐞𝐬 𝐞́𝐝𝐢𝐭𝐨𝐫𝐢𝐚𝐮𝐱
Avec des outils diversifiés et performants se pose la question principale du respect des règles d’éthique et de déontologie, notamment la problématique du plagiat et de l’authenticité des productions journalistiques générées par IA.
Dès lors un outil comme le ChatGPT et d’autres renfermant les mêmes fonctionnalités sont devenus des outils de contrôle pour les responsables éditoriaux afin d’éviter le plagiat, tel que nous l’avons montré plus haut ; ce qui relève ici d’une action de détournement d’un outil, au sens de Madeleine Akrich. En effet chez Akrich « un dispositif est détourné lorsqu’un utilisateur s’en sert pour un propos qui n’a rien à voir avec le scénario prévu au départ par le concepteur… » . Chat Gpt n’est pas initialement conçu pour effectuer des contrôles anti-plagiat ou même des contrôles de conformité, quant aux productions journalistiques. Ainsi quand Ibrahima Lissa Faye, directeur de la publication de press afrik l’utilise pour contrôler la qualité et la fiabilité des articles produits dans sa rédaction, il insère un nouveau type d’usage, dans la gamme des utilisations prescrites et prévues par le créateur de l’application d’intelligence artificielle. En notre sens, nous restons toujours dans cette configuration de cet usager-innovateur, bricoleur et auteur de déplacement, par rapport aux dispositifs sociotechniques avec lesquels il interagit. Ce qu’il est tout de même important de retenir c’est qu’en réalité ces outils de l’IA posent la problématique de l’originalité des productions, leur standardisation ainsi que leur uniformisation pour des contraintes techniques ou de défaut de maitrise desdits outils.
𝐋𝐚 𝐧𝐞́𝐜𝐞𝐬𝐬𝐢𝐭𝐞́ 𝐝’𝐮𝐧𝐞 𝐜𝐡𝐚𝐫𝐭𝐞 𝐝'𝐮𝐬𝐚𝐠𝐞 𝐝𝐞 𝐥’𝐈𝐀 𝐚̀ 𝐝𝐞́𝐟𝐚𝐮𝐭 𝐝’𝐮𝐧𝐞 𝐬𝐭𝐫𝐚𝐭𝐞́𝐠𝐢𝐞 𝐞́𝐝𝐢𝐭𝐨𝐫𝐢𝐚𝐥𝐞 𝐚𝐛𝐨𝐮𝐭𝐢𝐞 𝐦𝐢𝐬𝐞 𝐞𝐧 𝐩𝐥𝐚𝐜𝐞 𝐝𝐚𝐧𝐬 𝐥𝐞𝐬 𝐫𝐞́𝐝𝐚𝐜𝐭𝐢𝐨𝐧𝐬
Il n’existe pas encore au sein des rédactions une politique éditoriale aboutie qui intègre pleinement l’IA, dans les pratiques journalistiques comme dans les offres aux usagers de l’information. Or il paraît nécessaire d’encadrer les usages de l’IA dans les salles de rédaction, afin de garantir une ouverture progressive et constante envers les innovations, mais aussi un corpus de normes éditoriales à même de consolider le respect des principes qui régissent le journalisme. A ce titre, il appartient de souligner que l’usage de la « réalité augmentée » dans le cadre de certaines productions par le biais des assistants IA est susceptible d’altérer ou de modifier le compte- rendu des faits, voire leur perception par les publics ; ce qui pose la problématique fondamentale de la formation des journalistes et acteurs de l’information.
𝐔𝐧 𝐛𝐞𝐬𝐨𝐢𝐧 𝐝’𝐞́𝐝𝐮𝐜𝐚𝐭𝐢𝐨𝐧 𝐚𝐮𝐱 𝐦𝐞́𝐝𝐢𝐚𝐬 𝐩𝐨𝐮𝐫 𝐮𝐧 𝐦𝐞𝐢𝐥𝐥𝐞𝐮𝐫 𝐮𝐬𝐚𝐠𝐞 𝐝𝐞𝐬 𝐨𝐮𝐭𝐢𝐥𝐬 𝐈𝐀
Les points examinés successivement montrent un besoin en formation des acteurs de l’information en culture numérique. Il se traduit d’abord par l’aptitude à comprendre les enjeux que posent le numérique ainsi que les transformations induites.
Les écoles de formation au Sénégal sont conscientes du phénomène de l’IA qui modifie de plus en plus les pratiques professionnelles. Dans le cadre de ses activités pédagogiques, le CESTI offre aux étudiants un cadre d’échanges sur la culture IA avec les journalistes IT qui partagent avec eux leurs expériences. Selon le Directeur des études, Dr Mouminy Camara, de telles activités ont permis de « susciter le regard critique des apprenants sur les rapports entre pratiques journalistiques et les possibilités offertes par l’IA ». Toutefois, l’école publique sénégalaise en journalisme n’a pas prévu d’intégrer l’IA dans ses curricula de formation à l’image de l’Ejicom. Cet institut de formation privé en journalisme et communication multimédia propose des ateliers de formation à travers le concept « les invités du mercredi » pour combler ce gap. De telles rencontres stimulent la créativité chez les étudiants qui saisissent les enjeux de l’IA en se familiarisent avec les technologies numériques. Cependant l’IA ne semble pas être une bonne option pour améliorer la pratique journalistique selon son responsable pédagogique du CESTI. Dr Camara n’est pas totalement convaincu par cette perception relative à l’IA considérée comme un outil incontournable d’amélioration de la formation et de la pratique journalistique. Toutefois, il suggère un renforcement de la culture numérique des étudiants pour leur permettre de comprendre les enjeux de l’IA face un journalisme principiel attaché aux règles d’éthique et de déontologie. Il attire l’attention sur un usage excessif de l’IA qui comporte des menaces sur « une pratique journalistique de qualité et authentique », « tue la créativité et le talent naturel ». Les responsables affichent leur crainte par rapport à l’avenir du métier de journaliste. Toutefois ils avouent l’importance de certains outils IA dans la vérification des faits avec la pratique fact-checking.
𝐏𝐨𝐮𝐫𝐬𝐮𝐢𝐯𝐫𝐞 𝐥’𝐨𝐛𝐬𝐞𝐫𝐯𝐚𝐭𝐢𝐨𝐧 𝐞𝐭 𝐥𝐚 𝐫𝐞́𝐟𝐥𝐞𝐱𝐢𝐨𝐧 𝐬𝐮𝐫 𝐥𝐞𝐬 𝐭𝐫𝐚𝐧𝐬𝐟𝐨𝐫𝐦𝐚𝐭𝐢𝐨𝐧𝐬 𝐝𝐮 𝐬𝐞𝐜𝐭𝐞𝐮𝐫 𝐦𝐞́𝐝𝐢𝐚𝐭𝐢𝐪𝐮𝐞
Au cours de notre étude exploratoire, nous avons pu observer que l’usage des outils de l’IA générative par les journalistes sénégalais, même encore faiblement répandu, contribue parfois à enrichir de certains contenus médiatiques dans le respect des règles d’éthique et de déontologie. Toutefois, il faut souligner que la sophistication de ces outils accentue la problématique des droits d’auteurs, au regard des productions médiatiques générées par IA. Elle soulève de même la question du respect des règles d’éthique et de déontologie, car il existe un risque réel d’altération des faits ou de fabrications d’informations vraisemblables, mais fausses. Le processus d’intégration des outils de l’IA dans les stratégies éditoriales n’est pas encore tout à fait abouti dans la mesure où, il n’existe pas pour le moment, au sein des rédactions sénégalaises, une stratégie éditoriale prenant en compte les outils de l’IA. Cela, à l’instar de la question de la digitalisation des offres médiatiques adossées à un modèle économique dont la viabilité dépend en partie de la satisfaction de publics-usagers aux pratiques de consommation médiatiques inscrites dans un rapport nouveau au numérique et à l’activité informationnelle. De véritables enjeux se dressent ici pour la viabilité des médias, l’innovation dans les pratiques journalistiques, les modes de régulation des médias ainsi que la formation des journalistes. En notre sens dans un environnement marqué par l’IA, il est nécessaire d’encourager une collaboration impliquant plusieurs acteurs : chercheurs en informatiques, chercheurs en sciences de l’information et de la communication, journalistes, experts en Médias et transformation digitale, afin d’accompagner le travail de compréhension et de maîtrise des enjeux techniques en cours et leurs impacts sur le monde des médias.
En tout état de cause, notre travail exploratoire compte s’inscrire dans une perspective longue qui puisse permettre de poursuivre l’observation et la réflexion sur les transformations du secteur médiatique à l’aune des progrès techniques, les attitudes et perceptions des différents acteurs impliqués dans le secteur. Par conséquent, plusieurs pistes se dégagent.
BIBLIOGRAPHIE
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